INTRODUCTION
Dans Jacques Chirac : Une Vie, Franz-Olivier Giesbert dresse le portrait détaillé d’un homme politique qui aura dominé la scène française pendant près d’un demi-siècle. Chirac, président pendant douze ans, plusieurs fois Premier ministre, maire de Paris pendant dix-huit ans, est un personnage complexe : populaire mais contesté, chaleureux mais impulsif, bon vivant mais stratège redoutable, bourreau de travail mais volontiers séducteur.
Giesbert ne cherche pas à créer une hagiographie. Il dévoile un homme plein de contradictions, capable du meilleur comme du pire : corrompu par certains jeux politiques mais profondément humaniste ; ambitieux jusqu’à l’excès mais attaché à des valeurs irréductibles ; gaulliste de cœur mais souvent pragmatique ; intuitif et instinctif, mais doté d’un sens politique hors du commun.
RÉSUMÉ COMPLET
1. L’enfance et les racines corréziennes
Jacques Chirac naît en 1932 dans une famille bourgeoise mais suffisamment proche du monde rural pour imprégner durablement son identité. Son père, employé chez Blédina avant de devenir cadre important, lui inculque la discipline, la réussite et la volonté de se battre.
La Corrèze devient très tôt l’un des piliers de son existence. C’est là que Chirac construit sa base politique, son image d’homme du terroir, mélange de rudesse provinciale et de bonhommie chaleureuse.
Enfant vif, dissipé, parfois bagarreur, il se forge rapidement un caractère complexe : orgueilleux, ambitieux, passionné, mais aussi doté d’un talent naturel pour séduire, écouter, rassurer.
2. L’école, les études et les premiers engagements
Chirac suit une scolarité brillante et entre à Sciences Po. Il se passionne pour l’économie, l’État, la diplomatie. Après un passage à Harvard et un engagement dans la marine, il choisit la haute administration française et intègre l’ENA.
Chirac est déjà un ambitieux déterminé, prêt à tout pour avancer. Giesbert rappelle son tempérament :
- grande capacité de travail,
- aptitude à nouer des alliances,
- goût prononcé pour le contact humain,
- habileté dans les réseaux gaullistes,
- capacité à se faire remarquer par ses supérieurs.
Très vite, il attire l’attention de Georges Pompidou.
3. La rencontre avec Pompidou : le mentor décisif
Pompidou repère un jeune homme énergique, audacieux, efficace. Il devient son formateur politique.
Chirac devient le protégé du Premier ministre, puis son homme de confiance à l’Élysée.
Pompidou apprécie chez lui :
- son efficacité,
- son culot,
- sa vitesse d’exécution,
- sa loyauté politique.
Sous Pompidou, Chirac apprend la politique réelle : les rapports de force, les compromis, les batailles internes. Il devient indispensable.
C’est Pompidou qui lui ouvre les portes du pouvoir ministériel.
4. Les premières fonctions ministérielles
Au début des années 1970, Chirac devient tour à tour :
- secrétaire d’État aux Affaires sociales,
- ministre délégué à l’Agriculture,
- ministre de l’Intérieur.
Il gagne la réputation d’un homme politique hyperactif, bulldozer, capable de régler des dossiers complexes rapidement.
Mais il accumule aussi les inimitiés. Son style brutal, direct, parfois méprisant, crée de nombreuses tensions.
Giesbert décrit un Chirac déjà dual : capable d’empathie, d’humanité, mais aussi de coups bas, de manipulations, de violences verbales.
5. Premier ministre de Giscard : une relation explosive
En 1974, Chirac soutient Valéry Giscard d’Estaing après la mort de Pompidou. Giscard, jeune président, nomme Chirac Premier ministre.
Très vite, leur collaboration devient insupportable. Différences de style, de personnalité, de vision.
Giscard est aristocratique, distant, technocrate.
Chirac est instinctif, populaire, physique, expansif.
La guerre entre les deux hommes devient ouverte.
Chirac démissionne en 1976 avec une formule restée célèbre : « je n’ai pas les moyens de ma politique ».
Ce départ marque le début de sa lutte acharnée contre Giscard pour l’hégémonie à droite.
6. La création du RPR : le chef de guerre
Chirac crée le RPR (Rassemblement pour la République), le parti gaulliste rénové.
Il s’en sert comme d’une machine de guerre politique.
Le RPR devient sa base arrière, son outil de conquête, son armée.
Chirac s’impose comme le leader de la droite gaulliste, face au giscardisme.
Il sillonne la France, multiplie les meetings, les visites de fermes, les bains de foule.
Son contact humain, son goût du terrain, son charisme simple séduisent les Français.
Mais c’est aussi l’époque où Chirac construit des réseaux financiers opaques :
financements illégaux de parti, emplois fictifs, système parisien…
Giesbert n’épargne rien.
7. Le maire de Paris : un pouvoir colossal mais trouble
En 1977, Chirac devient maire de Paris, poste qu’il conservera dix-huit ans.
La mairie lui offre :
- un pouvoir politique immense,
- un trésor financier utile au parti,
- une visibilité médiatique permanente,
- un réseau clientéliste solide.
Chirac utilise Paris comme base de lancement vers la présidence.
Mais c’est aussi là que naissent les affaires qui éclateront plus tard :
- emplois fictifs,
- favoritisme,
- financements occultes,
- systèmes d’influence.
Chirac sait tout. Il laisse faire. Il protège ses hommes.
Giesbert décrit une gestion pragmatique mais entachée d’illégalités.
8. Les campagnes présidentielles et les défaites
Chirac se présente en 1981 contre Giscard et Mitterrand.
Il est éliminé au premier tour.
En 1988, nouvelle tentative : il affronte Mitterrand lors d’un débat tendu.
Il perd de nouveau.
Ces défaites forgent un Chirac plus patient, plus obstiné, plus déterminé.
Il attend son heure.
9. La cohabitation de 1986-1988
Lorsque la droite gagne les législatives, Mitterrand nomme Chirac Premier ministre.
Chirac gouverne avec un président adverse : une situation inédite.
Il privatise massivement, réforme l’économie, mais se heurte à Mitterrand sur tous les dossiers symboliques.
La cohabitation révèle :
- sa combativité,
- son énergie,
- mais aussi ses limites en gestion stratégique.
10. 1995 : la conquête de l’Élysée
En 1995, Chirac joue la carte sociale : la « fracture sociale » devient son thème central.
Il met en avant l’injustice sociale, la souffrance des classes populaires.
Cette stratégie, surprenante pour un homme de droite, séduit largement.
Il bat Édouard Balladur au premier tour puis Lionel Jospin au second.
Chirac devient enfin président de la République.
11. Les premières années : un début difficile
Son début de mandat est marqué par :
- l’impopularité des réformes du Premier ministre Alain Juppé,
- les grandes grèves de 1995,
- une dissolution catastrophique en 1997.
La dissolution provoque une nouvelle cohabitation, avec Lionel Jospin cette fois.
Chirac perd le contrôle de la politique intérieure.
Mais il devient un président au-dessus de la mêlée, protecteur, plus sage.
12. Un président humaniste : les choix qui marquent l’histoire
Dans les années 2000, Chirac adopte une posture plus humaniste, plus historique, plus morale.
Les points majeurs :
- reconnaissance de la responsabilité de la France dans la rafle du Vel d’Hiv (1995) ;
- lutte contre la violence routière ;
- défense de la laïcité ;
- protection de l’environnement (discours de Johannesburg en 2002) ;
- refus absolu de la guerre en Irak (2003), qui fait de lui un symbole mondial d’indépendance.
Chirac s’oppose frontalement aux États-Unis et à George W. Bush.
Son discours à l’ONU en 2003 devient l’un de ses plus grands moments.
13. La réélection de 2002 : l’affrontement inattendu
L’élection présidentielle de 2002 bouleverse la France : Chirac affronte Jean-Marie Le Pen au second tour.
La France entière se mobilise pour lui.
Il est réélu avec 82 pour cent des voix.
Cette victoire massive renforce sa stature morale.
Mais elle n’empêche pas les crises politiques à répétition.
14. L’affaire Clearstream, les procès, la justice
La fin de son deuxième mandat est troublée par plusieurs affaires judiciaires, dont certaines remontent à son époque de maire de Paris.
Chirac finira condamné en 2011 dans l’affaire des emplois fictifs.
Il ne se présente jamais devant le tribunal en raison de sa santé.
Giesbert souligne un élément essentiel :
Chirac était un homme qui aimait les gens, mais aussi un chef politique prêt à toutes les pratiques pour conserver le pouvoir.
15. La vieillesse, la maladie, la postérité
Après avoir quitté l’Élysée, Chirac devient l’un des hommes politiques les plus populaires de France.
On lui pardonne presque tout : ses erreurs, ses affaires, ses coups de colère, ses revirements.
Sa santé décline.
Il meurt en 2019.
Giesbert insiste sur la dualité de Chirac :
- un homme libre mais prisonnier du système,
- un humaniste mais parfois cynique,
- un héros de la paix mais aussi acteur de pratiques politiques douteuses,
- un séducteur mais profondément loyal en amitié,
- un homme complexe que les Français ont aimé malgré ses ombres.
POINTS ESSENTIELS À RETENIR
- Chirac est l’un des hommes politiques les plus marquants du XXe siècle français.
- Son rapport au pouvoir était passionnel, presque viscéral.
- Il a incarné successivement plusieurs visages : gaulliste, populiste, social, humaniste, protecteur.
- Son pragmatisme a souvent primé sur ses convictions idéologiques.
- Il a créé un système politique très efficace mais moralement contestable, notamment à la mairie de Paris.
- Son refus de la guerre en Irak reste son geste le plus historique.
- Il a su s’imposer comme un président rassembleur, paternaliste, plus apprécié à la fin de sa vie que pendant son exercice du pouvoir.
- Sa personnalité mêlait chaleur, impulsivité, humour, cynisme, intelligence instinctive et talent pour la séduction politique.
- Sa longévité politique repose sur son énergie, son réseau, son lien avec le peuple et son instinct de survie.
- Giesbert dresse un portrait nuancé : ni hagiographie, ni règlement de comptes, mais une exploration d’un personnage fondamentalement humain.
CONCLUSION
Jacques Chirac : Une Vie montre que Chirac fut bien plus qu’un président. Il fut un animal politique, un personnage romanesque, un stratège redoutable, un homme de séduction, de pouvoir, de contradictions. Sa vie traverse cinquante ans d’histoire française, marquée par des réformes, des crises, des affaires et des choix qui ont façonné la France contemporaine.
Son héritage est paradoxal :
- politiquement contesté mais moralement respecté,
- critiqué pour ses pratiques mais admiré pour ses positions humanistes,
- parfois inefficace mais essentiel dans certains moments historiques,
- homme de système mais profondément attaché au peuple.
Giesbert dévoile une vérité : Chirac n’était ni un saint ni un démon, mais un homme complexe, parfois brutal, souvent généreux, toujours animé par une volonté farouche de vivre, de convaincre, de combattre et de laisser une trace.
Et c’est bien ce qu’il a fait : Jacques Chirac, malgré ses failles, appartient à l’histoire de France.
